Les joutes à Frontignan la Peyrade : la transmission d’un patrimoine vivant

À Frontignan la Peyrade, comme dans les autres villes de l’Hérault et au Grau-du-Roi dans le Gard, ce sont les joutes languedociennes qui sont pratiquées depuis plus de quatre siècles.
La méthode languedocienne est l’une des six variantes de joutes nautiques reconnues par la Fédération française de joutes et de sauvetage nautique (FFJSN), aux côtés des méthodes alsaciennes, givordines, lyonnaises, parisiennes et provençales.

Les joutes régionales sont inscrites à l’Inventaire du Patrimoine Culturel Immatériel en France, depuis 2012. Attestées au XIe siècle dans le Languedoc, les premières traces avérées de joutes à Frontignan remontent officiellement, quant à elles, à 1627, sur l’étang d’Ingril, bien avant que les premiers tournois ne soient disputés à Cette (Sète), à partir de 1666. Depuis le XVIIe siècle, chaque été, les joutes sont de grandes fêtes populaires pendant lesquelles le spectacle est assuré : fièrement perchés sur la tintaine de la barque rouge ou de la barque bleue, les jouteurs s’affrontent dans de passionnants tournois, à la cadence des rameurs et rameuses et aux rythmes des musiciens et musiciennes traditionnel·les, hautbois et tambours.
Depuis quelques années, les filles bousculent les habitudes de cette tradition très masculine et se font peu à peu leur place en attendant la création d’une véritable catégorie féminine. En avant partout !


Une pratique très ancienne

Bas-relief égyptien sur les joutes

La pratique des joutes nautiques remonte à une époque très lointaine. C’est, en effet, dès 2780 avant J.-C., dans l’Égypte antique, que des représentations témoignent de combats sur l’eau. Ceux-ci ne relèvent pas encore du sport ou du divertissement mais plutôt de réels conflits. Au fil du temps, cette pratique se diffuse en Grèce puis en Sicile, avant de connaître un véritable développement sous l’Empire romain, où elle devient un spectacle à la fois sportif et ludique.

Tapisserie de Bayeux , avant la fermeture du musée de Bayeux (Calvados) et son prêt au British Museum.

Après l’Antiquité, les joutes nautiques ne disparaissent pas totalement, mais elles subsistent de manière plus discrète, notamment dans les communautés vivant près de l’eau. Il faudra attendre le Moyen Âge pour les voir réapparaître clairement dans les sources.Une représentation figure sur la célèbre tapisserie de Bayeux [1] au XIe siècle, mais c’est surtout à partir du XIIe siècle que les joutes réapparaissent dans les écrits. Le plus ancien document de l’époque post-latine fait état d’un tournoi de joute à Lyon le 2 juin 1177, pour la commémoration du millénaire des martyrs chrétiens de Lyon et de Vienne.

[1]Réalisée au XIe siècle, la tapisserie de Bayeux est une broderie réalisée à l’aiguille de 70 mètres de longueur. C’est une œuvre classée par l’Unesco, qui a miraculeusement traversé les siècles pour parvenir jusqu’à nous. Depuis sa redécouverte au XVIIIe siècle, elle fait toujours l’objet de recherches d’archéologues, historiens, biologistes, anthropologues…

Au cours du Moyen Âge, les joutes se développent en France. Elles se pratiquent d’abord dans le nord du pays, puis se diffusent progressivement vers le sud en suivant le Rhône, jusqu’à atteindre la Provence.
En Languedoc, c’est en 1270, aux alentours de l’étang de Repausset, que les consuls d’Aigues-Mortes consignent l’événement, avec démonstrations de joutes, pour célébrer la naissance de la ville et honorer Louis IX, Saint Louis, son fondateur. Il semblerait qu’à cette époque, les soldats contraints à l’attente du départ pour les terres saintes se livraient à des combats à bord de petites embarcations.

À partir du XVe siècle, les joutes nautiques gagnent le littoral méditerranéen. Elles se développent au XVIe siècle et deviennent alors des spectacles organisés sous forme de tournois, souvent en l’honneur de souverains ou de membres de la cour. Des archives mentionnent ainsi plusieurs événements à Lyon, en 1507 pour Anne de Bretagne, en 1536 pour François Ier et en 1548 pour Henri II et Catherine de Médicis. Progressivement, ces manifestations attirent un public de plus en plus large.

Le Cardinal de Richelieu par Philippe de Champaigne, musée des beaux-arts de Strasbourg.

Entre le XVIe et le XVIIe siècle, la pratique s’implante durablement en Languedoc. Des tournois sont organisés à Agde, le 6 mai 1601, pour la venue du duc de Montmorency à l’occasion de la Pentecôte, puis à Frontignan, en 1627 sur l’étang d’Ingril, en 1629 et 1637, notamment en l’honneur du cardinal de Richelieu et du gouverneur du Languedoc, le duc d’Halluin. Cependant, pour Alain Mauran [2], des joutes auraient eu lieu en septembre 1612 à Frontignan. « Aux alentours de 1600, les Frontignanais pratiquaient le jeu de la balle ronde qui coûtait très cher à la ville. C’est pourquoi, ils ont trouvé un nouveau jeu, les joutes, qui se sont avérées finalement encore plus coûteuses. Un document atteste qu’elles ont eu lieu au port, qui accueillait alors entre 50 et 70 bateaux de commerce devant les salins » explique t-il.

Joutes sous Louis XIII (entre 1610 et 1643).xxxxxxxx

 

Le 29 juillet 1666, lors de l’inauguration du port de Cette (Sète), des joutes sont organisées en présence, selon les sources, de Colbert, secrétaire d’État à la maison du roi Louis XIV ou du roi lui-même. Elles sont décrites comme des tournois chevaleresques, une image qui perdure encore aujourd’hui avec l’appellation de « chevaliers de la tintaine ». D’autres villes comme Mèze participent également à cette tradition dès la fin du XVIIe siècle.

[2] Alain Mauran est ancien marin, jouteur frontignanais pendant 30 ans, président de la Société des jouteurs frontignanais de 1987 à 2010, président de l’association Tradition et patrimoine des joutes de Frontignan. https://www.frontignan.fr/flp-mag-38-alain-mauran-serrurier-metallier-resolument-ventre-bleu/

Au XVIIIe siècle, les joutes nautiques deviennent de véritables fêtes populaires. À Sète, le Tournoi de la Saint-Louis est créé en 1743, aux alentours du 25 août, et s’impose depuis comme un événement majeur, réunissant les meilleurs jouteurs de tout le bassin de Thau sur le canal principal de la ville, appelé Cadre Royal.
L’engouement du public devient alors et reste encore aujourd’hui considérable.

Peinture représentant les fêtes de la Saint Louis à Sète en 1850

La création de 9 sociétés de joutes entre 1890, officiellement 1902, et 1930, fait de l’Hérault le berceau des joutes languedociennes. Elles sont une tradition vivante fortement ancrée et constitutive des identités locales. Elles sont aussi le prétexte à de conviviales « rivalités » identitaires entre quartiers ou villes, comme entre quartier haut (lo quartier naut) et la pointe courte (la poncha) à Sète ou entre Sètois et Ventres bleus [3] de Frontignan.
Cette importance culturelle a été reconnue officiellement avec l’inscription des joutes à l’Inventaire du Patrimoine Culturel Immatériel en France en 2012.

[3] Deux légendes existent sur ce surnom. La plus répandue justifie ce nom par les épidémies de peste bubonique qui ont souvent sévi dans nos régions, donnant au ventre du malade une couleur bleu noirâtre. L’autre parle d’un bateau qui se serait échoué sur la plage de Frontignan, ayant dans ses cales une importante cargaison de drap bleu. Les Frontignanais auraient alors confectionné des ceinture avec cette étoffe.


Le processus de « sportification »

Élément majeur du patrimoine, de la tradition et de l’identité héraultaise, les joutes sont officiellement reconnues par le gouvernement en tant que sport en mars 1960. Quatre ans plus tard, sous la pression des divers comités de joutes du Nord comme du Sud et après de longs mois de négociations, les dirigeants de la Fédération Nationale des Sociétés de Natation et de Sauvetage, fondée en 1905 par Raymond Pitet, décident, le 22 novembre 1964, la création d’une fédération dénommée Fédération Française de Joute et Sauvetage Nautique (FFJSN).
En place encore aujourd’hui depuis son agrément en avril 1971 par le secrétariat de la Jeunesse et des Sports, la FFJSN regroupe désormais plus de 80 sociétés de joutes et une trentaine de clubs de rame traditionnelle dont, en réalité, très peu sont dédiées aux joutes. Ces sociétés se distinguent en quatre ligues : Ligue Languedoc, Ligue Nord de Loire Picardie, Ligue Rhône Alpes et Ligue Provence Alpes Côte d’Azur. Cette division tient à des méthodes différentes de pratique de la joute nautique, au nombre de six : méthode provençale, languedocienne, parisienne, lyonnaise, givordine et strasbourgeoise.

Avant cela, les sociétés de joutes languedociennes avaient tenté de se rassembler sous une fédération officielle, la Fédération des Jouteurs du Languedoc, à partir de 1920. A cette époque, l’Union Fraternelle des Jouteurs Languedociens et l’Union des As de la Lance et du Pavois réunissaient des sociétés telles que la Société Nautique des Jouteurs Agathois, la Lance Sportive Cettoise et les Jouteurs du Clapas (Montpellier). Jusqu’en 1935, il semblerait que ces sociétés aient été regroupées au sein de la Fédération des Sociétés Nautiques Régionales mais à cette date, elle disparaît de tout écrit.

Le 17 février 1946 marque la création de la Fédération des Joutes Languedociennes.
Les catégories de poids, les catégories de valeur de jouteur, l’obligation d’une licence fédérale ou encore la définition des règles pour le championnat de France font leur apparition ainsi qu’un ensemble de règles concernant la pratique elle-même comme la limitation du nombre de passes ou la tenue du pavois et de la lance.
« Ces modifications donnent lieu à des débats passionnés, parfois virulents, à des conflits et des oppositions. C’est l’ensemble de l’identité de la joute qui est remise en question (…) La tradition en est l’enjeu. De ce bouleversement, certes préparé mais déstabilisant, émerge une mobilisation de certains pratiquants dont la réflexion questionne et défend une certaine idée de la joute. L’ancienne génération de jouteurs s’inscrit comme garante de la tradition et veille attentivement à ce que la joute consacre et conserve des aspects authentiques. Les jeunes sont le reflet d’une montée en puissance de la modernité par les aspects individuels ou compétitifs dont ils s’approprient les valeurs. En fait, paradoxalement, la mise en place de la fédération dégage une conscience collective des jouteurs qui n’est autre que l’instauration d’une identité collective autour de la joute. » explique Jérôme Pruneau [4], docteur en anthropologie, ethnologue, auteur de nombreux articles et ouvrages scientifiques dans le domaine des jeux et des sports.

[4] Article «  De l’ancrage culturel à l’empreinte sportive : évolution des processus identitaires dans la joute languedocienne » paru en 2001.

La fédération éclate en 1956, lors du départ des trois sociétés sétoises. Trois ans plus tard, en 1959, Sétois et régionaux se rassemblent de nouveau sous l’Union des Sociétés de Joutes Languedociennes, affiliée à la Fédération Nationale de Sauvetage de Pitet, qui demandera un changement de nom pour s’appeler, en 1963, Commission Nationale des Joutes Languedociennes. Dix ans plus tard, cette commission est dissoute et adhère à la FFJSN.

Joutes Languedociennes et Joutes Provençales constituent la Ligue de la Méditerranée jusqu’en 1974, sous l’égide de deux comités ; à leur demande, la ligue est dissoute.
Depuis le 1er janvier 1975, deux ligues coexistent dans le sud : la Ligue Provence-Côte d’Azur et la Ligue Languedoc-Roussillon. Anne-Lise Perret, secrétaire générale fédérale depuis 1984, devient présidente de la Fédération Française de Joute et de Sauvetage Nautique en 2017 succédant à Louis Nicollin suite à son décès.

Contrairement aux autres types de joutes en France, il n’existe pas de catégorie féminine dans les joutes languedociennes même si des femmes s’engagent dans ce sport traditionnel et comptent bien y rester.

Aujourd’hui, la Ligue Occitanie de Joutes Languedociennes et Rame Traditionnelle, présidée par Sébastien Fabre et Sylvio Cuciniello, rassemble 16 sociétés de joutes héraultaises, dont la Société des Jouteurs Frontignanais, et une gardoise (Le Grau-du-Roi) ainsi que 13 sociétés de rame traditionnelle dont seulement 3 rament pour les joutes.

Rameurs de la Jeune Lance Sportive Mézoise

A Frontignan la Peyrade, depuis 1994, on compte une seule société de joute, la Société des jouteurs frontignanais (SJF).

Il existe un club de rame traditionnelle, Muscat Rames, mais ce dernier est affilié à la fédération française d’aviron et ne participe que très exceptionnellement aux joutes, notamment pour le tournoi local du 14 juillet. Ce sont principalement les rameurs et rameuses de la Jeune lance sportive mézoise qui assurent les tournois officiels de joutes dans la cité muscatière.


Les règles des joutes languedociennes

À l’origine, comme dans d’autres sports, la confrontation nautique opposait deux équipes, celle des hommes mariés, avec le drapeau rouge, à celle des jeunes hommes, célibataires, avec le drapeau bleu.
On retrouve cette distinction dans un couplet de la Cançon de las ajustas (chanson des joutes) : « La jouinessotta das blus que risié d’aou pabihown routché » (La petite jeunesse des bleus qui riait du pavillon des rouges).
Aujourd’hui, ces drapeaux, appelés « pavillons » existent toujours et flottent derrière les musicien·nes, à l’avant des barques qui ont hérité de la couleur rouge ou bleue. Les paroles et l’origine de cette chanson sont d’ailleurs l’objet de spéculations : pour Toussaint Roussy (1847-1931 – Peintre, dessinateur et conservateur du Musée de l’Avenue à Sète de 1891 à 1907), elle était une création de Lully et pour d’autres auteurs et analystes, elle prendrait sa source au XVIIe siècle, précisément en 1678, dans l’opéra « dé Frontignan ». Cette pièce est considérée comme le premier opéra rédigé en occitan, c’est une comédie lyrique dont la musique est un arrangement des airs populaires d’alors, écrite dans le parler de Frontignan par l’enfant du pays Nicolas Fizes, qui devint ingénieur aux armées et docteur en droit. Il enseigna l’astronomie et la navigation aux marins frontignanais.

@Laurent Ferrier

C’est vers 1846 que ces tournois par équipe deviennent des tournois individuels.  De ce fait, ce n’est donc plus les rouges contre les bleus. Ce n’est donc pas non plus la victoire d’une équipe de « mariés » ou de « jeunes » qui est saluée, mais celle d’un seul combattant, le champion, qui est alors admiré et reconnu. Pour conserver l’esprit d’appartenance à un groupe malgré l’individualisation des victoires – renforcée par le déploiement géographique des tournois dans les villes héraultaises et, de ce fait, par l’augmentation du nombre de jouteurs – ces derniers se sont regroupés dans des sociétés.
Ainsi, au tout début du XXe siècle, six sociétés sont officiellement créées (le Pavois d’Or en 1902 (Sète), la Société nautique des Jouteurs agathois en 1903, la Société des jouteurs de Frontignan en 1904, la Lance sportive sétoise en 1921,  la Lance sportive palavasienne en 1928 et l’Association des Jouteurs de Béziers en 1929), marquant ainsi une volonté de regroupement de la part des jouteurs.

Que ce fut en équipe ou de manière individuelle par la suite, le principe des joutes languedociennes est simple : il faut faire tomber son adversaire à l’eau. Mais attention, pas n’importe comment ! Le règlement est précis et strict. Le tournoi consiste en l’affrontement, par catégorie, de 2 jouteur·euses. Pour ce faire, deux grandes barques de type mourre de porc [5] , une rouge et une bleue, sont propulsées par 8 à 10 rameurs et désormais quelques rameuses, sous la direction de 2 barreurs appelés « patrons ».
A l’extrémité de chaque barque, un jouteur ou une jouteuse se tient debout sur le plancher de la tintaine, plateforme qui surplombe les barques, à environ trois mètres de l’eau. Au moment de l’assaut, les deux bateaux se frôlent par la droite pour permettre aux jouteur·euses de réaliser « la passe ».  Muni·es dans la main droite d’une lance passée horizontalement sous l’aisselle, et d’un pavois tenu devant la poitrine de la main gauche (les armes), le jouteur ou la jouteuse, pied gauche vers l’avant, genou fléchi pour supporter le poids du corps, pied droit en arrière, jambe tendue (tout l’inverse pour les gaucher·es) doit faire tomber son adversaire à l’eau.

[5] Mourre de porc : bateau traditionnel de pêche doté d’un éperon en forme de groin de cochon (museau de porc) servant de modèle aux barques de joutes.

La tenue de la lance et la manière de frapper le pavois de l’adversaire sont soumis également à des règles strictes. En effet, les jouteurs et jouteuses visent une zone précise du pavois : la moitié centrale du bouclier, cerclé de bleu ou de rouge. Si ils·ou elles manquent leur cible, c’est soit un avertissement, soit éliminatoire. Les jouteur·euses doivent aussi faire attention à bien tenir leur lance, pour ne pas « passer la garde », autrement dit, la main doit rester dans la première section de couleur de la lance. Si la main va dans le blanc, la première garde est passée, c’est une observation, puis un avertissement en cas de récidive, l’élimination la 3e fois. Si la 2e garde est passée, que la main va dans la 2e section de couleur, c’est l’élimination directe.
Le ou la vainqueur·e est celui ou celle qui reste en place sur la tintaine après la passe. Un jury juge de la régularité des passes et distribue observations et avertissements ou peut disqualifier un·e jouteur·euse.

Le jouteur ou la jouteuse est éliminé·e s’il·elle tombe à l’eau. Il se peut qu’un jouteur ou une jouteuse tombé·e à l’eau soit déclaré·e vainqueur·e de la passe pour faute de son adversaire. Dans ce cas, il ou elle doit obligatoirement se changer pour remonter sur la tintaine car on ne joute pas mouillé·e en joutes languedociennes !

Au premier tour, dit « éliminatoires », chaque jouteur ou jouteuse doit envoyer trois adversaires à l’eau pour se qualifier pour le tour suivant, appelé « revanches ». A cette étape du jeu et jusqu’à la finale, le jouteur·euse ne doit plus éliminer qu’un·e seul·e adversaire pour se qualifier. Le ou la gagnant·e est le dernier jouteur ou la dernière jouteuse encore en course ; il ou elle reçoit un prix, ainsi que les trois demi-finalistes.


Le matériel

Barque ou Barque de Joute : Les barques des joutes sont identifiables à leurs couleurs vives, l’une en rouge et blanc, l’autre en bleu et blanc, ainsi qu’à la tintaine sur leur arrière. Faites de résine de synthèse et de bois, ces embarcations sont très lourdes (environ 3 tonnes).

Tintaine : Sorte d’échelle située à l’arrière de la barque, sur laquelle se positionnent les jouteurs ou jouteuses, celui ou celle en course à la plus haute extrémité (le plancher) à 2 ou 3 mètres au dessus de l’eau, les autres en attente en dessous assis·es sur les traverses appelées aussi planches.

Bigues : Ce sont les deux poutres qui soutiennent la tintaine sur les barques. Elles mesurent environ 8 mètres de long et sont consolidées par des traverses. Les jouteur·euses positionné·es sur les bigues de chaque bateau font le poids, c’est à dire l’équilibre des tintaines, pour que les deux planchers soient à la même hauteur au moment du choc

Lance : Elle est en bois et longue de 2,80 mètres. Elle se termine par une couronne métallique, trois pointes en fer appelées épure. Elle comporte trois parties, signalées par des peintures différentes, qui servent de repères de distance par rapport au règlement.

Le pavois : C’est un bouclier d’environ 10kg, haut de 70 cm et large de 40 cm. Avant 1920, les pavois étaient plus grands (90 cm de hauteur pour 40 cm de largeur). Entièrement en bois, il comporte sur sa face intérieure une poignée et une corde permettant de le tenir. Sur sa face extérieure, quatre parties sont distinguées par des baguettes de bois de 5 cm d’épaisseur. Sur les deux parties centrales se trouvent les points appelés le mourre, l’épine, la barelle, le plein pavois, le milieu du dedans, à la main et en dehors, autant d’endroits de frappe des lances.

Nacelle : Petit bateau à moteur à fond plat, typique de l’étang de Thau, qui se maniait autrefois à la rame. Au cours des joutes, les nacelles, aujourd’hui munies d’un moteur, sont utilisées pour transporter les jouteurs et jouteuses entre les quais et les barques ainsi que pour ramasser les armes (lance et pavois) tombées à l’eau. Pendant de longues années, le Frontignanais Robert Ajmone, handicapé d’une jambe, a ramassé lances et pavois et embarqué les jouteurs, tout seul dans sa petite barque sans moteur. Il était surnommé le « hors-bord » tellement il ramait vite.


Des catégories au sacre de la Saint-Louis

Il existe quatre catégories de jouteurs : les juniors, qui ont moins de 20 ans ; les seniors, de plus de 20 ans et de moins de 85 kg ; les moyens, de moins de 85 kg mais combattant chez les lourds et les lourds, de plus de 85 kg.
Pour pouvoir jouter et participer aux compétitions, chacun doit obligatoirement être licencié auprès de la Fédération. Cette classification est importante lors des championnats et coupes, notamment le Championnat de France qui date de 1941, la Coupe de France créée en 1962 et le Championnat de la Ligue. Il s’agit là de classements à points, en fonction des résultats des jouteurs lors de chacun des tournois.
Bien que les joutes soient un sport individuel, des prix sont aussi décernés aux sociétés, en fonction de ce nombre de points, par catégories et toutes catégories confondues. Au sein de ces différents tournois, la compétition du Grand Prix de la Saint-Louis à Sète est un événement annuel majeur. C’est le plus grand tournoi de joutes en France, une sorte de « Championnat du monde » non officiel des joutes languedociennes qui se déroule sur une semaine.
Le lundi de la Saint-Louis a lieu le tournoi de la catégorie des lourds, la plus impressionnante de toutes. Gagner ce tournoi est une consécration, c’est le rêve de tous les jouteurs. Le vainqueur jouit alors d’un immense prestige, reçoit un pavois d’artiste et voit son nom figurer dans une salle au Musée Paul-Valéry de Sète.

La rivalité entre Sète et Frontignan dans les joutes languedociennes, en particulier pour la Saint-Louis, est une des plus anciennes et des plus connues autour de l’étang de Thau. Elle est surtout sportive et festive, mais elle fait partie de la fête depuis des générations. Les supporteurs et supportrices des deux villes se font face dans les gradins ou sur les quais de part et d’autre du cadre royal. Les supporters de Frontignan, les Ventre bleus, sont réputé·es pour faire trembler les tribunes ! La rivalité est forte mais toujours dans l’esprit des fêtes. On dit souvent que les joutes opposent les villes mais unissent les jouteurs.


Les défilés

Pour organiser un tournoi, il ne suffit pas de réunir quelques jouteurs ou jouteuses. Il faut aussi des rameur·euses, des barreurs, des ramasseur·euses, des musicien·nes, un jury, un micro [6], des commissaires pour organiser les défilés qui sont toujours partie intégrante de la tradition.

Si la pratique est devenue sport avec sa fédération et ses règlements, il subsiste néanmoins des codes et protocoles qui contribuent à lui conférer encore aujourd’hui un statut de tradition. Les défilés, toujours accompagnés des musicien·nes traditionnel·les, hautbois et tambour, souvent également d’une peña, occupent donc une place importante et illustre la volonté constante de faire vivre cette tradition. En effet, le déroulé d’une journée de joutes inclut impérativement des défilés. C’est une étape officielle de la fête. Ils servent à mettre à l’honneur les jouteurs, jouteuses et leur société et s’inscrivent dans une habitude ancienne de manifestations publiques liées aux joutes.
Avant le tournoi, le défilé traverse la ville, en général de la place de l’Hôtel de Ville jusqu’aux quais. Les porte-drapeaux en tête suivis, en général par une fanfare (peña), les jouteurs et jouteuses, les rameurs et rameuses, les musiciens et musiciennes traditionnel·les et les autorités locales. Lorsque le défilé arrive sur les lieux du tournoi, c’est le moment du chibille [7]. Les deux colonnes de jouteur·euses font alors demi-tour et croisent le haut de leur lance sous lesquelles passent les musicien·nes et les autorités locales.
Après le tournoi, le défilé fait le chemin inverse jusqu’à l’hôtel de ville ou jusqu’au siège de la société de joutes organisatrice du tournoi pour la remise des prix.

[6] Le micro désigne la personne qui annonce les décisions du jury pendant le tournoi

[7] Ce terme vient de l’occitan « chivirar » (idée de retourner, de revenir), avec sa prononciation sétoise (rattachée au dialecte dit montpelliérain).


Les musiciens et musiciennes traditionnel·les

Sur chaque barque se trouvent deux musicien·nes. L’un·e joue du tambour, tambornet en occitan, l’autre du hautbois languedocien, aubòi ou autbòi. Le tambour est de petite taille (10,5 pouces de diamètre, soit environ 27 cm). C’est au départ un tambour militaire dont la taille a été réduite pour rentrer plus facilement sur le petit espace de la barque dédié aux musicien·nes ; il produit un son très spécifique.

« Pour moi et d’autres, ce n’est pas un tambour d’ordonnance, mais un tambour de barque ; c’est à dire un tambour en fantaisie avec des coups non réglementaires et non codifiés militairement. Il est un tambour traditionnel qui, jusqu ici, s’enseignait par tradition orale, et en un consensus stylistique étroitement lié au monde des joutes nautiques et ses mouvements très suds ; ce qui en fait sa richesse et sa spécificité unique » explique Marie-Josée Lhubac, première femme devenue tambour de joutes en 1986 et à avoir obtenu le diplôme d’État pour l’enseigner, co-autrice avec Jean-Michel Lhubac d’ouvrages sur le patrimoine musical.

Le hautbois languedocien est proche de celui de l’époque baroque et, pour une grande majorité d’entre-eux, il est dépourvu de clefs. S’ils sont tous différents, tous les hautbois du bas Languedoc mesurent entre 46 et 52 cm et sont composés de 3 parties plus une anche double [8]. Les plus anciens sont en noyer et ceux de maintenant sont plutôt en buis.

[8] Une anche double consiste en deux fines lamelles de roseau ligaturées sur un tube, vibrant l’une contre l’autre contrôlée ou non par les lèvres. La qualité de cette anche est aussi importante que celle de l’instrument.

Les musicien·nes animent chaque tournois de joutes avec de la musique traditionnelle ; installé·es à la proue des barques, iels accompagnent les rameurs et rameuses. Ils et elles sont habillé·es en blanc et portent des canotiers [9] avec un ruban rouge ou bleu sur lequel est inscrite leur fonction.

« La musique des joutes, comme presque toutes les musiques traditionnelles dans leur fonctionnalité, se joue « de routine » par un apprentissage très lié au contexte auquel le musicien ne peut s’adapter que progressivement par une pratique répétée qui demande bien plus qu’une technique instrumentale et la maîtrise scolaire d’un répertoire » explique Alain Charrié, fondateur de la classe de hautbois au conservatoire intercommunal en 1993, toujours professeur aujourd’hui.

[9] L’évolution du couvre-chef ira du bonnet au chapeau melon en feutre noir puis au haut de forme, au béret et enfin au canotier à partir de 1900.

Ainsi, hautbois et tambours rythment les différentes phases de la journée de joutes avec un répertoire traditionnel qui se compose d’un ensemble d’airs qui ont peu changé au fil du temps et se transmettent oralement de génération en génération. Les airs de défilés, avant et après le tournoi, les airs de barque, avec notamment Le salut des jouteurs qui fait tournoyer les lances, La charge qui accompagne chaque passe ou encore Le jouteur tombe à l’eau lorsque les deux jouteur·euses tombent en arrière en faisant le « bouquet », et les airs d’agrément. Certains tournois, notamment le grand tournoi de la Saint-Louis, débutent par la valse des barques, appelée La Louise.



De g. à d., Raoul Cauvy, les frères Briançon et Claude Cauvy, années 1960. AD de l’Hérault, coll J. Briançon.

Les airs d’agrément sont joués pour l’ambiance notamment pour animer les moments creux (changement de tenue d’un·e jouteur·euse tombé·e à l’eau et autorisé·e à remonter). Ils sont issus du répertoire traditionnel régional, des airs d’opérette mais aussi des chansons populaires de toutes les époques. Ils sont aussi destinés à réagir à une situation, répondre à une demande, exprimer son admiration ou même parfois se moquer par des airs de circonstance bien identifiés dans le monde des joutes.

À terre, une peňa [10] ouvre le défilé, encourage les jouteurs et jouteuses, saluent leurs exploits, notamment lors d’une qualification, et animent les quais.

[10] Dans le Languedoc, et plus particulièrement dans le Gard et l’Hérault, les peñas sont des groupes de musique de rue qui réunissent des instruments à vent et des percussions.

À Frontignan la Peyrade, l’hautboïste frontignanais Jean Alingrin a animé les joutes pendant pendant 23 ans, de 1997 à 2020. « Étant jeune, le défilé des jouteurs passait dans ma rue avant le tournoi et, pour la fête du quartier de La Peyrade, toutes les fins d’après-midi il y avait apéro concert des hautboïstes devant un bar sonorisé. Mes parents ne manquaient pas d’ aller écouter ces virtuoses du hautbois qui jouaient des valses, polka, mazurka, scottich… C’était des musiques et des rythmes très variés. Le son du hautbois m’a envoûté. C’est donc assez naturellement que, quand la peña Los Ricardos dans laquelle je jouais du saxo ténor a arrêté en 1995, j’ai appris le hautbois, à 47 printemps au conservatoire, avec Alain Charrié, car l’ambiance et les défilés des joutes me plaisaient énormément ».

En 2011, Jean Alingrin compose La marche des Ventres bleus.  « À la fin des tournois de Frontignan on jouait « Chagrin faï ta mala » qui est l’air de Sète et je trouvais qu’il manquait une chanson pour Frontignan ». Il est également à la tête de l’orchestre de musique traditionnelle languedocienne Les Grailhes de Thau [11], composé notamment de 3 hautbois , 1 tambour et 1 violon désormais remplacé par un banjo.

[11] Malgré le nom du groupe, ce sont bien des hautbois languedociens qui sont joués et non pas des gralles, hautbois catalans.

Jean-Louis Zardoni, né en 1944 au Vigan d’un père sétois et d’une mère frontignanaise, est le plus frontignanais de tous les musiciens de joutes sétois. Créateur de la classe de tambour traditionnel au conservatoire de Sète en 1993 – en même temps qu’Alain Charrié ouvrait celle de hautbois – tambour de joutes pendant des décennies, il est l’auteur de la chanson Frontignan en 1986. Figure incontournable du monde et de la musique des joutes, Jean-Louis Zardoni, dit « Zardo » ou « Tonton Zardo », décédé  le 9 février 2026, a reçu la médaille de la ville de Frontignan lors du festival du muscat 2024 des mains du maire, Michel Arrouy.


Les sociétés de joutes de Frontignan

Fondée en 1890 et officialisée en 1904, la Société des Jouteurs Frontignanais, appelée à une époque La Squadra frontignanaise, est la plus ancienne et la principale société de joutes de la commune. Elle est actuellement la seule à perdurer, organise les tournois sur le canal et forme les jeunes jouteurs à l’école de joutes. La plupart des champions frontignanais modernes en sont issus.

 

La société compte une bonne soixantaine de sociétaires. Un effectif stable depuis quelques années mais moindre qu’il fut un temps.

Les présidents de la SJF :

1904 : Eugène SOULIER

1907 :  Marius ALGRIN

1913 :  Marius REY

1933 : Louis PONS

1945 : Robert TREMELAT

1953 : Firmin ENJALBAL-DREVON

1965 à 1986 : André MARTI

1987 à 2008 : Alain MAURAN

2008 à 2010 :  Alain  MAURAN et Patrice RIPPOLL

2010 : Patrice RIPPOLL

2015 : Guy BONNECAZE et Sylvio CUCINIELLO

2021 : Hervé ROSSO

2022 : Frédéric CHAPUIS et Laurent TRENGA

2023 : Frédéric CHAPUIS

CROS Serge (date inconnue)

VIGUIER Édouard (date inconnue)

Alain Mauran, président de 1987 à 2010, a considérablement travaillé à faire vivre les joutes et la société. Il raconte : « Au début des années 90, on a loué le terrain à Voies Navigables de France et on a déposé un permis de construire pour le hangar. Avec nos deniers et la générosité des entreprises locales, on a construit le bâti. J’ai même mis mon magasin en caution ! Les barques ont été achetées par la ville et offertes à la SJF. A l’époque, on se payait le matériel, lances, pavois, nacelles… ainsi que la mise à l’eau et la sortie des barques, les réparations, la location du canal pour les tournois. Lorsque j’ai quitté la présidence de la société, nous avons tout cédé à la ville, bâti, barques, nacelles, moteurs pour que les joutes perdurent ».

D’autres sociétés ont existé dans le passé, notamment , le comité Les Vieilles lances, dans les années 1930, Le Pavois sportif Lapeyradois de 1921 à 1977 et de 1987 à 1990. Cette société fut présidée par Vincent Mattia, Elie Granier et Vincent Fortino. En 1987, pour le tournoi des Légers de La Peyrade, l’artiste peintre Hervé Di Rosa réalise le trophée qui sera remporté par Alain Bancilhon.

De 1989 à 1994, on trouvait aussi l’Amicale des Jouteurs Frontignanais présidée par Francis Beulet.

Avec le temps, le nombre de pratiquants a diminué et les sociétés ont fusionné ou disparu, laissant place uniquement à la Société des Jouteurs Frontignanais active depuis plus d’’un siècle.


Les grands champions frontignanais

Plusieurs jouteurs originaires de Frontignan ont réussi l’exploit de gagner le grand tournoi des poids lourds de la Saint-Louis de Sète, considéré comme la compétition la plus prestigieuse des Joutes languedociennes.

Le premier d’entre eux fut André Marty – premier Frontignanais vainqueur, en 1965. Décédé le 7 janvier 2026, à 94 ans, il laisse derrière lui un pan entier de l’histoire des joutes frontignanaises : vainqueur de 19 tournois Lourds, double champion de France (1965 et 1974) et vainqueur du Grand Prix de la Saint-Louis en 1965, André Marty fut également président de la Société des Jouteurs Frontignanais pendant plus de 20 ans, de 1965 à 1987. Il s’est vu remettre la Médaille de la Ville en 2025 entouré des siens et de la grande famille des joutes.

 

Jacques Castillazuelo, dit Mahu, a remporté 5 fois le tournoi en 1980, 1981, 1990, 1995, 1996. Guy Bonnecaze, deux fois, en 1983 et 1984, il fut aussi président de la SJF de 2015 à 2021. Claude Massias, gagne 4 fois le tournoi, en 1985, 1991, 1993, 1997. Claude Massias, qui a jouté de 1982 à 2011, est l’un des jouteurs les plus titrés de l’histoire du Languedoc, avec un nombre très élevé de victoires dans différents tournois régionaux. Au-delà de ses 4 victoires à la Saint-Louis, il a remporté 84 tournois, toutes catégories confondues. Il est considéré comme une légende.
Mais un Massias peut en cacher un autre et en 1986, c’est Alain Massias, l’aîné de la fratrie, 27 tournois victorieux à son actif dont une fois la coupe de France et trois fois le championnat de France, qui remporte le Graal. Une année faste pour la SJF avec Alain Massias et Alain Mauran en finale et Claude Massias 3e..

David Monfrance a remporté le tournoi en 2004 avec Jacques Noguet et il faudra ensuite attendre 2016 pour qu’un autre Frontignais, Sylvio Cuciniello, soit vainqueur ex æquo avec le très regretté David Aprile. Sylvio Cuciniello, également président de la SJF de 2015 à 2021, est considéré aujourd’hui comme le leader de la Société des Jouteurs Frontignanais. De nouveau finaliste de la Saint-Louis en 2025, il est battu par le mézois Mickaël Wolff pour avoir passé la 2e garde.

S’il n’a jamais remporté le grand tournoi de la Saint-Louis, Morgan Espinosa, sociétaire à Frontignan jusqu’en 2024, désormais à la Lance sportive palavasienne, est incontestablement un grand champion avec 26 victoires en championnat de ligue toutes catégories confondues.

Parmi les jeunes jouteurs prometteurs, la SJF compte notamment Gino Méacci, champion de France cadets en 2022, vainqueur du tournoi de la ville en 2025 et champion de France Juniors en 2025 et Alexis Couderc, qui décroche une 3e place au championnat de France en catégorie Cadets et passe maintenant chez les Juniors.

 

 


Les tournois à Frontignan aujourd’hui

Si les entraînements démarrent en mai, la SJF organise différents tournois au cours de la saison, essentiellement en juillet et août sur le canal, quais des Jouteurs et du Caramus, à commencer par le tournoi de la ville, le 14 juillet.

On ne connaît pas la date exacte du 1er tournoi du 14 juillet à Frontignan mais il est avéré qu’en 1881, il fut remporté par François Cabanne. Ainsi, chaque année depuis près de 150 ans, à l’occasion de la Fête Nationale, ce tournoi local est ouvert à tous les Frontignanais avec ou sans licence. Certaines années, notamment en 1970, plus de 100 jouteurs se sont affrontés sur les barques frontignanaises.
Depuis 2018, les filles sont invitées à ouvrir le tournoi. Le vainqueur est récompensé par un pavois artistique, trophée réalisé depuis 2007 par Jean-Louis Delorme ; la vainqueure du tournoi féminin se voit également attribuer un trophée artistique, plus petit que celui des hommes !
En 2025, le maire de la commune, Michel Arrouy déclarait : « J’invite tous les jeunes à s’inscrire à ce tournoi car on n’est pas Ventre bleu si on n’a pas jouté une fois dans sa vie ! ». Frédéric Chapuis, actuel président de la SJF déplore que le tournoi attire moins qu’auparavant. « Avant, tous les jeunes attendaient d’avoir 16 ans pour pouvoir enfin disputer ce tournoi, ce n’est plus comme ça aujourd’hui. Les jeunes ont d’autres centres d’intérêt ».
Particularité de 2026, ce même jour, la SJF accueille également la Coupe de France des Moyens-Lourds qui se déroulera l’après-midi. Le tournoi local aura donc lieu, en nuitée, avec un tournoi de filles en ouverture. Les joutes de nuit ont d’ailleurs été initiées par Alain Mauran, alors président de la SJF, en 1990.

Viennent ensuite, du 15 au 19 juillet pour 2026, pendant le Festival du Muscat, les tournois de Ligue avec d’abord le tournoi des critériums, les tournois sur charriots, les juniors, les seniors et les Lourds. En août, c’est à l’occasion de la fête du port de plaisance, le 14, que se déroule également chaque année un tournoi ouvert à tous les licenciés. Chaque année également, avant le déplacement à Sète pour soutenir les jouteurs frontignanais à l’occasion du grand tournoi du lundi de la Saint-Louis, l’association des supporters Ventres Bleus et la SJF organisent le tournoi des Ventres bleus. Un tournoi amical ouvert à toutes et tous. Enfin, en septembre, pour clôturer la saison, le tournoi du Caramus est le dernier tournoi amical ouvert à tout·es les licencié·es.

© DTS-FLP.

Les joutes frontignanaises ont voyagé

En 1930, dans le cadre du Centenaire de l’Algérie française, la société nautique d’Alger (SNA), sélectionne des sociétés méditerranéennes dont le Comité des Vieilles Lances de Frontignan pour participer à un tournoi de joutes nautiques languedociennes dans le port d’Alger. Ainsi le 25 mai 1930, c’est une délégation d’une trentaine de personnes, emmenée par Jean Bonfils, président du comité et Paul Drevon, négociant, qui prend part aux festivités. C’est Roger Trémelat qui sort vainqueur du tournoi. Pour l’occasion Jean Bonfils, fait construire deux barques avec le concours de la ville, l’une baptisée Le Muscat et l’autre Ville de Frontignan.

C’est ensuite  le 24 septembre 2000, qu’une autre démonstration de joutes est organisée cette fois-ci en Italie, à Gaeta, ville jumelle depuis 1997. À cette occasion, le maire Pierre Bouldoire fait cadeau de deux pavois identiques, un au maire de Gaeta de l’époque, Silvio D’Amante, et l’autre à Alain Mauran qui a rassemblé ses troupes pour assurer le spectacle. Il a aussi remporté le tournoi !

 


L’école de joutes

xxxxxxx

L’école de joutes de la SJF a plusieurs fois ouvert et fermé. Alain Mauran se souvient « On a beaucoup œuvré pour cette école avec Jacques Castillazuelo qui s’occupait des petits et on l’a arrêté parce que les enfants n’étaient pas assidus. Le jour du tournoi, ils ne venaient pas jouter. On avait aussi créé une école féminine, c’était Géraldine Colas qui s’en occupait, il y avait 6 ou 7 filles inscrites. Au bout de 3 ou 4 saisons, elles se sont lassées ».

Le 14 mai 2016, l’école est officiellement relancée par les deux co-présidents de la SJF, Guy Bonnecase, Sylvio Cuciniello et le vice-président, Morgan Espinosa. Elle est ouverte aux enfants dès 3 ans et compte une vingtaine d’apprentis jouteurs, âgés de 3 à 15 ans, une seule fille en 2025. Les plus jeunes sont partagés en première et deuxième année, selon leur année de naissance. Ensuite, ils sont catégorisés en légers, pupilles, minimes et cadets. Leur initiation débute par la pratique des joutes sur des chariots à roulettes ; par la suite, elle continue sur des petites barques à moteur.
Auparavant, l’apprentissage se faisait par transmission simple, c’est-à-dire par initiation des aînés lors d’un tournoi ou autre, sur le tas. Tout se faisait par gestuelle et oralité, par l’exemple et le mimétisme. Désormais, avec des entraînements réguliers, les enfants sont formés à la pratique sportive, aux règles, aux gestes techniques et aux tactiques des joutes tout en conservant l’esprit de fête et de convivialité. Ainsi, l’école s’inscrit dans une certaine continuité tout en contribuant au renouveau de la pratique des joutes. Cependant, le mode de vie actuel, le fait que beaucoup d’autres activités sont proposés aux enfants, la saisonnalité de la pratique des joutes et peut-être aussi la crainte pour les parents que leur enfant se blesse sont autant de raisons qui font que la pratique des joutes n’attire plus autant que dans le passé.
Pour l’heure, l’élue déléguée aux festivités, aux joutes et aux traditions, Nadia Vidal Moussaoui affiche la volonté de la municipalité. « Nous souhaitons relancer l’attrait des joutes chez les enfants et les jeunes. Au cours du mandat, nous allons travailler avec la SJF afin de proposer des actions pour relancer l’avenir des joutes, à commencer par des animations sur chariot lors du marché du samedi. D’autres actions sont à l’étude pour faire redécouvrir ce patrimoine culturel et sportif aux plus jeunes. La ville est déterminée à faire perdurer cette belle tradition ».


Les jouteuses mènent leur barque

Contrairement aux 5 autres méthodes de joutes françaises, où les catégories féminines sont bien implantées, les joutes languedociennes sont historiquement réservées aux hommes. Néanmoins, malgré les réticences masculines, qui restent fortes encore aujourd’hui, des femmes se font, pas à pas, leur place sur les barques.

Les deux sœurs Selliers, Anne et Élise, sont les premières jouteuses mentionnées. Elles joutent pour la Saint-Louis de 1891 et c’est le journal L’Éclair du 2 septembre 1891 qui livre le résumé de ce tournoi épique pour ces demoiselles. Élise, l’aînée âgée de 17 ans, étant enceinte (!), c’est Anne, la plus jeune qui expédia sa sœur à l’eau avant de vaincre un autre jouteur. Toussaint-Roussy, peintre et conservateur du premier musée de Sète, avait décrété que tout cela n’avait pas vocation à perdurer.
« Aussi pouvons-nous prédire, sans crainte de nous tromper, que le féminisme n’encombrera de longtemps nos jeux populaires, vu que l’effort physique qu’il faut y déployer ne se prête nullement à la constitution de la femme pour si robuste qu’elle soit ».  En réalité, bien qu’on ne leur fit pas la place qu’elles occupent dans d’autres sports, les femmes ont réussi à monter sur la tintaine.

Pascale Grégogna, conseillère municipale puis maire-adjointe à Frontignan la Peyrade de 2008 à 2020, raconte comment, en 1983, elle a jouté contre son amie Francine. « À l’époque, après la Saint-Louis, le bar de la Marine, à Sète, organisait un tournoi de défi ouvert à tous. Il suffisait d’inscrire son nom sur un tableau. Et c’est comme ça, que nous avons jouté pour la première fois. Nous étions 4 filles inscrites. Ma mère, Lolette, costumière, nous avait confectionné des tenues avec des serviettes de la SNCF ! ».

Pascale Grégogna a ensuite rejouté plusieurs fois, à Balaruc et à Frontignan, toujours dans des défis, « seule manière pour les filles d’accéder à la tintaine ».

Depuis quelques années, des filles du bassin de Thau œuvrent pour que la pratique féminine ne soit plus marginale. A Frontignan, dès 2009, Marlène Maritano a jouté de 12 à 20 ans avec les garçons. Elle était alors la seule fille licenciée, avant qu’une autre le soit aussi à Mèze.
« Ce sont mes meilleures années » confie aujourd’hui la mère de famille. « Il faut que les filles s’inscrivent dans les écoles de joutes, ce sont des moments inoubliables. J’ai du arrêter car, arrivée en senior, se confronter à des hommes devenait trop dangereux ». En 2015, un petit groupe de filles, notamment Cyrielle Garrigues et Laura Seguin à Sète, Carmen Di Rosa à Frontignan ont un peu bousculé les habitudes de ces messieurs et se sont battues pour que les filles puissent jouter.

« Nous avons commencé à nous entraîner sur des charriots avec les Ventres Bleus » explique Carmen Di Rosa, « puis nous avons participé à des tournois organisés par les VB. Petit à petit, le groupe de filles s’est étoffé et on nous a invitées à jouter avant les tournois de Ligue hommes. » Ainsi, le premier tournoi de filles s’est tenu le 14 juillet 2018 à Frontignan.
En 2021, en ouverture de la Saint-Louis, les filles ont affronté les journalistes et c’est à partir de 2022 qu’un tournoi leur est exclusivement réservé pour la soirée d’ouverture du jeudi de la Saint-Louis. Il est remporté par Cyrielle Garrigue en 2022, par Gina Ebri en 2023 et 2024 et par la frontignanaise licenciée à Sète, Cécile Amato, en 2025.

 

Désormais, les filles sont entre 15 et 20 à être licenciées chaque année sur le département et, depuis quelques années, faute de pouvoir communiquer sur leurs tournois sur le site de la Ligue, elles ont créé une page facebook appelée L’Avenir des Jouteuses de Thau (AJT). Depuis 2021, elles disputent une quinzaine de tournois par saison, dont 2 à Frontignan organisés par la SJF, mais il n’y a toujours pas de catégorie féminine et les tournois ne sont pas reconnus par la Ligue.

À la SJF, cette année, deux filles sont licenciées mais une seule, Faustine Boudou, peut jouter, la deuxième étant blessée. Issue d’une grande famille de jouteurs, Faustine est encore relativement novice sur la tintaine. En effet, sa mère ne voulait pas qu’elle joute et c’est donc à 39 ans, il y a seulement deux ans, qu’elle a osé franchir le pas. Lorsqu’on lui demande ce qu’elle aime dans les joutes, la réponse fuse : « Tout ! J’aime tout, l’ambiance sur les quais, l’ambiance sur la tintaine, l’adrénaline sur le plancher, l’amitié entre toutes et tous, la solidarité entre les jouteuses. Je regrette juste de ne pas y être allée avant et je dis à toutes les petites filles de ne pas hésiter à venir à l’école de joutes pour essayer ».

En 2019, à l’occasion de la Journée internationale de luttes pour les droits des femmes, une exposition de photos de jouteuses réalisées par la photographe Miranda de Platas a été installée à l’espace Kifo, lieu de rendez-vous et d’animations pour les jeunes ouvert en 2016. Une manière d’inciter les filles à la pratique des joutes !

 

 


Les joutes par l’artiste Jean-Louis Delorme

Né à Marseille d’une famille frontignanaise, Jean-Louis Delorme a passé toutes les vacances de son enfance à Frontignan avant de s’y installer définitivement en 1984. Depuis toujours, même s’il n’a jouté qu’une seule fois, cet artiste diplômé des Beaux-arts, a toujours aimé le monde des joutes.
Depuis 1986, il peint des pavois de décoration. Il est aussi le créateur de pas moins de 5 monuments dédiés aux joutes. « Le premier, façonné en 1992 et installé au bord du canal à Frontignan est le premier monument dédié aux joutes du monde. C’est une statue de 7 tonnes dont la pierre a été offerte par le directeur de la carrière de la Madeleine à Villeneuve-lès-Maguelone » explique l’artiste. Un monument voulu par Alain Mauran, alors président de la SJF, et par le maire de la ville, Dominique Rugiero. Le 2e monument fut le grand pavois érigé à l’entrée de la ville en 1995 et rénové en 2023. Offert par Alain Mauran et Jean-Louis Delorme à la ville, il annonce fièrement à toutes et tous que l’on pénètre sur une terre qui honore et célèbre cette culture languedocienne. Le 3e est un moulage de 4 tonnes installé aux quilles à Sète, le 4e est taillé dans une pierre volcanique d’Agde et installé à Balaruc les Bains. Le 5e est à l’école de joutes de la marine également à Sète. Suite au décès de Maurice Viola en 2007, Jean-Louis Delorme reprend la confection des pavois artistiques du 14 juillet, le trophée du tournoi de la ville.


La ville, une partenaire impliquée

Pour permettre à la Société des jouteurs frontignanais de fonctionner et aux petit·es et grand·es jouteur·euses de s’entraîner et de participer aux tournois, la Ville, propriétaire des barques depuis 2010, en assure chaque année l’entretien (nettoyage des coques à la sortie de l’eau, petites réparations, peintures, anti-fouling, achat et mise en place des autocollants), la mise à l’eau et la sortie du canal en fin de saison. Périodiquement des travaux plus importants sont effectués par un spécialiste de la réparation navale.
La ville fournit également, chaque année, entre 25 lances et 35 pavois toutes tailles confondues, fabriqués par un artisan local et peints en régie par les services municipaux. Une subvention annuelle de 14 500 € est aussi attribuée à la Société des jouteurs frontignanais.
L’organisation de la saison de joutes et des tournois nécessite également une forte implication des services de la ville, festivités, logistique, police municipale… Un investissement municipal important indispensable à la préservation de ce patrimoine historique, culturel et sportif prestigieux.


Les joutes exposées au musée municipal

L’exposition temporaire de la saison 2023 du Musée municipal, intitulée « Tous sur la Tintaine« , a été consacrée aux joutes languedociennes. Le commissariat a été confié à Sylvio Cuciniello et l’exposition, dédiée à André Riso dit Dédé, disparu en 2022, a rencontré une belle fréquentation avec plus de 5 500 visiteurs.

Réalisée en collaboration avec le Musée International des Arts Modestes (MIAM), cette exposition offrait un voyage à travers l’histoire des joutes languedociennes. Réunissant des pièces issues de collections privées et de collections publiques, notamment de nombreux costumes d’époque prêtés par la famille de Jacques Vié, 85 pavois prestigieux provenant des tournois du 14 juillet, de la Saint-Louis et du MIAM, barques, lance, rame, photos, instruments traditionnels, hautbois et tambours, canotiers… tout y était pour se plonger dans l’univers des joutes languedociennes.

Entre sport et tradition, ou plus exactement les deux à la fois, les joutes sont un « sport traditionnel », véritable patrimoine culturel local et vivant, défi sportif et grande fête populaire. Là où d’autres pratiques traditionnelles n’ont pas su négocier l’avènement de la « sportivisation », les joutes sont jusqu’ici parvenues à préserver leur identité tout en s’adaptant à la modernité des règlements sportifs. Subtil équilibre entre sport, jeu, esprit de compétition, respect des traditions, fête populaire et grande convivialité, les joutes font partie de l’ADN de l’Hérault et, bien sûr, de celui de Frontignan la Peyrade.

Lien entre les générations, symbole fort de l’identité de la ville et attrayant spectacle pour les touristes, la transmission des joutes repose en réalité sur assez peu de personnes. C’est donc à chaque génération d’être « passeur » des pratiques sous toutes leurs formes.

Un grand merci à celles et ceux qui donnent beaucoup, jouteurs et jouteuses, musiciens et musiciennes, rameurs et rameuses, bénévoles, peña…, pour que la tradition perdure et que la fête continue. Peut-être qu’une des pistes pour assurer la suite serait que les écoles de joutes ouvrent enfin grand leurs portes aux petites et grandes filles, sans réticences.

En 2027, Frontignan la Peyrade fêtera le 400e anniversaire du premier tournoi avéré, en 1627. Gageons que les générations à venir continuent de faire vivre avec autant de ferveur ce si joyeux héritage.