Des chais Botta aux chais du canal

De la viticulture à la culture, histoire d’un patrimoine conservé et valorisé

Si la vigne est présente à Frontignan depuis l’Antiquité, la viticulture occupe une part importante de l’économie locale à partir du XVIe siècle. Le véritable essor du commerce des vins et spiritueux se situe néanmoins bien plus tard, au début du XIXe siècle avec l’installation de négociants aisés qui se constituent de vastes domaines. De nombreuses maisons de négoce voient alors le jour, des chais sont construits, notamment dans le quartier du quai Voltaire. Le chai Botta, qui date de 1898, est un des rares à être encore en place aujourd’hui. Préservé et réhabilité, accessible à toutes et tous, il accueille désormais le Pôle culturel de la ville appelé Les Chais du canal. Entre-temps, il a subi quelques mésaventures et connu plusieurs vocations.

Le commerce des vins et spiritueux

Au sortir de la période révolutionnaire, Frontignan n’est encore qu’une grosse bourgade, semblable à bien d’autres villages de la côte languedocienne, entourée de remparts. Malgré sa situation littorale, ses activités économiques sont essentiellement agricoles et notamment viticoles. Le XIXe siècle sera celui de la grande expansion de la viticulture dans la région et bien sûr à Frontignan et à La Peyrade, renforcée d’une part, par la production de Muscat et d’autre part, par le développement du chemin de fer.

Dans la première moitié du XIXe, la population de Frontignan est essentiellement composée d’agriculteurs, d’ouvriers agricoles, de tonneliers… A cause de la concurrence de la ville de Sète en matière de négoce – on y dénombre alors 173 maisons de commerce de vins, eaux-de-vie, vins d’imitation (portos, madères, malagas…), apéritifs (vermouth, absinthe…) et même de vins pharmaceutiques – les « marchands de vins » sont encore assez peu nombreux à Frontignan. Les propriétaires vendent leurs vins en gros au négoce sétois. Cependant, d’importantes familles créent, à leur tour, des maisons de commerce et plusieurs Frontignanais se lancent dans le métier de négociant.

Ici, la base du négoce repose principalement sur les eaux-de-vie et les vins courants de qualité supérieure. Le muscat ne représente qu’une composante de la production locale, il est cependant considéré comme un vin de prestige très apprécié à l’étranger. A l’époque, vins et muscats partent en grande partie pour l’étranger (Pays-Bas, Allemagne, Russie, Belgique, Suède, Danemark, Italie, Amérique du nord, Brésil, Argentine, Uruguay). La construction de la ligne de chemin de fer Montpellier-Sète, en 1839, améliore considérablement la distribution intérieure.

Les quais du canal servent alors d’embarcadères aux grandes maisons de négoce de la commune situées en première ligne. Aussi, des centaines de futailles sont entreposées directement sur les chemins de halage, dans l’attente d’expédition par voie d’eau mais aussi, selon les périodes, en charrettes ou encore par le rail à partir de 1839.

Le négoce frontignanais

L’un des premiers propriétaires-négociants à entreprendre la production et le commerce des muscats, vins et apéritifs est Claude Bellonnet-Lacrouzette (maire de Frontignan de 1867 à 1870). De grands noms feront ensuite la renommée du négoce frontignanais et du Muscat de Frontignan, comme les familles Anthérieu (dont Victor, maire de 1912 à 1932), Périer (dont Joseph, maire de 1904 à 1912), Argelliès (dont Amédée, maire de 1874 à 1876), Vivarès, Olive, Ricard, Labarthe, Balta, Botta…

A cette période, on ne compte pas moins de 8 négociants dans le quartier du quai Voltaire, autrefois appelé Cayenne et aujourd’hui quai Voltaire prolongé : Auguste Paloc, installé à côté de Bècle-Combette dans l’actuelle rue Joseph Périer. Plus haut sur le quai, un trio composé de Tarral-Salacroup, Raoul Ricard et Cie, fondé en 1878 dont l’activité cesse en 1995, et Robert Combes. En redescendant le quai, on trouve Honoré Vivarès, installé dans les chais Anthérieu-Orsetti qui disparaissent à la construction de la résidence Richelieu en 1988, puis la Maison Botta-Périer bâtie en 1898 et enfin, à la place de l’actuelle caisse d’assurance maladie, Joseph Combet.

La Maison Botta, fondée en 1883

Léon Botta (né à Frontignan en 1864 et décédé en 1922) est issu d’une famille d’origine italienne qui s’est installée à Frontignan au milieu du XIXe siècle. Léon Botta était le petit-fils de Joseph Botta, né en 1789 près de Gênes, viticulteur, et le fils de Marie Fabre et Jean Baptiste Botta (1822 – 1904) également viticulteur.

Léon Botta fonde la Maison Botta en 1883. Vers 1890, il s’associe à Joseph-Noël Périer pour fonder la maison de commerce Périer & Botta. La famille Botta possède alors une douzaine d’hectares de vignes de muscat, ce qui représente environ 10% de l’activité de la maison qui produit plusieurs sortes d’apéritifs, notamment le « Bottano », imitation du Cinzano. Le fils de Léon Botta, Jean Botta (né en 1911), qui fut aussi président de la chambre de commerce de Sète, continuera à faire tourner la Maison qui cessera son activité en 1978.

Bombardement du 25 juin 1944

Le 25 juin 1944, alors que les forces alliées bombardent la raffinerie de pétrole, une partie de la commune est détruite, notamment le centre ville, endommageant ainsi tout le secteur du quai Voltaire et, avec lui, les maisons de négoce. Le chai Botta n’échappe pas à la destruction. Il sera reconstruit après la guerre avec une extension sur l’avant du bâtiment sur laquelle est apposé le nom du propriétaire Léon Botta.

Docs carrelages puis bâtiment municipal

Dans les années 1980, la famille Botta vend ses bâtiments et en 1985, c’est un magasin de carrelage, sanitaires, robinetteries… appelé docs (Distribution Occitanie Carrelages Sanitaires) qui s’installe alors dans la partie avant, construite après le bombardement de 1944. Ce commerce fonctionnera jusqu’en 1988, date à laquelle la Résidence Richelieu est construite en lieu et place des chais Vivarès alors démolis.

C’est en 1995 que la Ville fait l’acquisition de l’ensemble de l’immeuble Botta, chai et magasin de vente. Elle y installe, dans la partie magasin, des associations de seniors pour leurs diverses activités, avant la création de la Maison des seniors Vincent-Giner en 2006. Les chais hébergent quant à eux les collections d’archéologie sous-marine du DRASSM (département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines du Ministère de la culture) jusqu’en 2012 ainsi que les réserves ethnographiques du Musée avant leur transfert au Barnier, également en 2012.

Archives municipales

En 2009, les archives municipales, jusqu’alors hébergées aux services techniques, sont installées dans l’ancien espace vente de la maison Botta. Ce nouveau lieu permet aux Frontignanais et Frontignanaises de les découvrir mais aussi de mieux les conserver. Une salle de lecture est accessible au public et des pièces de stockage appelées « magasins » sont aménagées. Lorsque la Ville rachète docs et que l’enseigne est retirée, le nom de Léon Botta réapparaît. Ainsi, toutes les archives anciennes, modernes et contemporaines sont rassemblées dans un lieu unique avec une surface d’archivage doublée et offrant de meilleures conditions d’accueil du public et de conservation des documents. Pour accompagner l’inauguration de ce nouvel espace dédié à l’histoire de la Ville, une exposition, Les archives d’ancien régime à Frontignan la Peyrade, est présentée avec notamment des registres de délibérations consulaires, ancêtres des délibérations du conseil municipal, ou encore des pièces d’archives classiques ou insolites relatant la vie des Frontignanais et Frontignanaises entre le XIe et le XVIIIe siècle.

En 2012, le quai Voltaire est rénové et, après 15 ans de négociations avec Voies Navigables de France, une halte plaisance est créée pour accueillir les pénichettes des plaisanciers et plaisancières afin de valoriser l’offre touristique et commerciale de proximité. Ainsi, tout le secteur du quai Voltaire devient plus attractif pour les touristes comme pour les habitants et habitantes de la commune. Cette action s’inscrit dans un large projet de restructuration totale et de redynamisation du quartier.

Dans le cadre de ce projet de restructuration, dès 2013, le chai Botta est pressenti pour accueillir le futur cinéma de plusieurs salles. A l’époque, le projet d’un cinéma de 6 salles est porté par la SNES (société de gestion de salles de cinéma dirigée par Jacques Font) et validé par la Commission départementale d’aménagement cinématographique (CDACi).

Par la suite, c’est la SAS Cinémas Frontignan, dirigée à l’époque notamment par Charles Vintrou (également directeur du Groupement de programmation des cinémas indépendants qui gérait le CinéMistral par délégation de service public), qui projette de créer un cinéma de 4 salles, appelé Première cinémas dans les anciens chais Botta. En décembre 2018, le projet est présenté aux riverains du quai Voltaire à la salle Voltaire et plus largement à la population au CinéMistral. Le projet final, Quai des Lumières, est concrétisé par la SAS Cinémas Frontignan avec de nouveaux et nouvelles associé·es.

Projection-Première Cinémas de-Frontignan 4 salles par Basalt-Architecte

Expositions photos dans les chais

En mai 2016, dans le cadre des 80 ans de l’AOP Muscat de Frontignan, la Ville accueille la 23e édition du festival OEnovidéo, le plus ancien festival international de films et de photographies sur la vigne et le vin. Quatre jours pendant lesquels, des milliers d’images, venues du monde entier, ont rayonné en différents points de la ville.

A cette occasion, c’est tout naturellement dans l’imposante bâtisse des anciens chais viticoles Botta que se tient la 11e édition de l’exposition photo Terroirs d’Images. Une mise en lumière des meilleurs travaux des photographes, autour du thème « Le printemps des vignes : le retour de la vie ! ».

Dans le même temps, c’est également dans ces anciens chais que se dévoile l’exposition A l’an que ven du photographe frontignanais Alain Marquina, lui-même auteur des 2 affiches du festival.

En 2022, afin de véritablement lancer le grand projet de pôle culturel dans le chai Botta, les archives sont de nouveau déménagées et installées dans l’ancien centre de tri postal entièrement réhabilité à cet effet, avenue Frédéric Mistral. Inaugurés en mars 2023, ces nouveaux locaux offrent désormais 1 200 mètres linéaires de rayonnage pour les archives. Une centrale de traitement d’air est installée afin d’ajuster la température et l’hygrométrie pour conserver au mieux les documents. La surface de stockage est cette fois encore doublée, ce qui permet notamment de recevoir de nouveaux versements. Les archives sont ouvertes au public les mardis après-midi et jeudis matin.

Les Chais du canal

En 2023, le projet de pôle culturel dans l’ancien chai de Monsieur Léon Botta, Les chais du canal, est présenté à la population. Inscrite dans la volonté municipale de repenser l’espace public autour des mobilités douces, de l’accès à la culture et de la qualité de vie, la transformation de la friche viticole a été cofinancée par l’État (via le programme « Action Coeur de Ville » et le « Fonds friches »), la Région, le Département, Sète Agglopôle, la Ville et l’Agence de l’eau. L’équipement comprend un cinéma de 4 salles, un restaurant, une librairie et une école dédiée au documentaire et au cinéma. Il s’intègre dans une large dynamique de renouveau de l’ensemble du centre ville avec notamment la future gare/Pôle d’échanges multimodal (trains, bus, taxi, voies cyclables) annoncée d’ici 2030 par la Région Occitanie. Également au programme, une passerelle enjambant le canal pour accéder au parking paysager de 150 places côté quai Jean-Jacques Rousseau, le réaménagement du quai Voltaire, complété par un parvis devant le cinéma et prolongé en mode doux. La Table de désorientation, oeuvre de l’artiste et fondateur du musée international des Arts modestes (MIAM), Hervé Di Rosa, vient compléter le décor.

Afin de valoriser et donner une seconde vie au patrimoine local, l’ancien chai Botta, bâtiment emblématique du riche passé viticole de Frontignan, a constitué le socle du projet de réalisation du pôle culturel. Conçue par le cabinet d’architectes Basalt Architecture, la transformation du chai viticole en espace culturel a été pilotée par la Société publique d’aménagement Territoire 34. Au-delà de l’aspect esthétique, une attention particulière a été portée à la durabilité du projet. Les choix architecturaux et techniques visent à minimiser l’empreinte écologique du pôle, que ce soit en termes de consommation énergétique, de gestion des eaux ou de choix des matériaux.

Les travaux de démolition achevés, la construction de la structure du pôle culturel réhabilitant le patrimoine historique des chais Botta s’est poursuivie en 2024 et 2025.

Entre la réhabilitation de l’espace patrimonial du XIXe siècle, l’extension nouvelle et le parvis, ce sont au final plus de 3 500m² qui abritent désormais le pôle culturel. Rappelons que le site appartient à la Ville qui loue donc les espaces aux entreprises qui assurent l’activité.

C’est tout d’abord le restaurant La cave à Nico fait son cinéma, géré par la société La cave à Nico qui a ouvert en juillet 2025, offrant 80 places en intérieur et tout autant en extérieur sur la grande terrasse prévue à cet effet.

Le Quai des Lumières

Le 19 décembre 2025, c’est le cinéma Quai des Lumières, qui a ouvert à son tour. Il est composé de 4 salles d’une capacité totale de 600 places, un ciné café, une ciné factory et un espace de rencontres pour les spectateurs et les spectatrices. Il est géré par SAS Cinémas Frontignan, société formée par 4 associé·es, Priscilla Schneider, directrice de l’ancien CinéMistral et actuelle directrice du Quai des Lumières, Isabelle Moreau, exploitante du cinéma d’Agde, Frédéric Perrot, exploitant des cinémas de Langres, Leucate et Canet et Jean Villa, directeur général des cinémas Véo qui a des cinémas partout en Occitanie, dont deux à Sète. Les quatre salles du cinéma Quai des Lumières sont de différentes tailles, de 42 à 276 places, alliant ainsi soirées grand spectacle ou plus intimistes. Elles sont pourvues d’une technologie de pointe avec un son Atmos à 360 degrés, une projection de l’image en haute définition et possibilité de diffusion en 3D. Le confort est lui aussi au rendez-vous avec des fauteuils inclinables, des places réservées aux personnes à mobilité réduite (PMR) au premier rang, des loveseats (banquettes duo pour les amoureux) façon méridienne pour s’allonger, le tout avec une programmation à la fois grand public et cinéma d’auteur pour combler tous les goûts et toutes les envies des spectateurs et spectatrices.

La librairie généraliste indépendante Les choses de la vie, portée par Marie-Cécile Masdoumier-Faret, Frontignanaise depuis 2010, ouvre en février 2026 et propose toutes sortes d’ouvrages, littérature, sciences humaines, livres de cuisine, BD, romans graphiques, ouvrages pour les enfants. On y trouve aussi des jeux éducatifs, de la jolie papeterie, des idées cadeaux, ou encore des cartes postales. Enfin, l’école « Explore Academy », dédiée au documentaire et au cinéma ouvrira également en 2026.

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C’est ainsi que l’histoire du chai du négociant Léon Botta se raconte désormais, dans un pôle culturel accessible à toutes et tous, par tous les moyens, à pied, à vélo, en voiture ou même par voie d’eau !