La Maison Poulalion : une aventure inachevée aux allures orientales

Frontignan la Peyrade abrite un patrimoine bâti et naturel exceptionnel. Parmi ses joyaux architecturaux, la maison Poulalion est une des constructions les plus originales de la commune, esthétiquement comme historiquement.

Construite à la toute fin du XIXe siècle, à l’entrée du boulevard Gambetta, juste après le virage du boulevard de la République, la maison Poulalion, du nom de son fondateur Séverin Marius Auguste Poulalion, est une imposante bâtisse de style oriental, coiffée de tours crénelées. Une architecture atypique aux allures de minarets, autant qu’une histoire originale : celle d’un généreux médecin frontignanais, grand humaniste – on raconte même qu’il soignait parfois gratuitement celles et ceux qui n’avaient pas d’argent – féru d’histoire, amateur d’art et de voyages, auteur de la maxime « le bonheur de l’homme est dans son propre coeur. Il n’y a rien de réel au monde qu’aimer ».

Le docteur Poulalion

Issu d’une très ancienne famille du Narbonnais, dont on trouve des ramifications à Montbazin, Gigean, Montpellier, Rodez, Lyon et Paris et dont plusieurs branches ont été anoblies sous François 1er, Séverin Marius Auguste Poulalion est né le 27 juin 1861 à Frontignan, de Pierre Louis Auguste Poulalion et de Claire Calas. Il y débute ses brillantes études avant de les continuer à Narbonne et Montpellier. Diplômé de littérature, de philosophie et de sciences, il quitte la cité muscatière à l’âge de 20 ans pour étudier la médecine à Paris. Interne des Hôpitaux de Paris en 1887 et de l’Hospice de la Salpétrière, lauréat de la faculté de médecine, il étudia notamment la gynécologie, la chirurgie, les maladies nerveuses et mentales, la microbiologie ou encore les maladies pulmonaires et travailla avec les plus grands de son époque, Charcot, Fairet, Humbert, Richet, Bucquoy… À partir de 1890, il publie différents ouvrages médicaux dont un célèbre sur le cancer du foie et un sur les maladies pulmonaires qui lui vaudra, d’ailleurs, la médaille d’argent de la faculté de médecine de Paris.

Médecin particulier, il soigne d’illustres malades qu’il accompagne dans leurs divers déplacements, en France, en Angleterre, en Allemagne, en Suisse, en Espagne, au Portugal… C’est au cours de ses pérégrinations à travers l’Europe qu’il est brusquement ramené sur ses terres natales en 1894, par le deuil de sa mère. Convaincu que la guérison des malades dépend autant des remèdes que d’un environnement sain, il pressent que le climat favorable et l’heureuse situation, entre mer et collines, de Frontignan, rendent ce lieu tout à fait propice à la création d’une maison de repos ou d’un sanatorium. Pas un simple hôpital mais un Palais de santé pour les « convalescents, les anémiques, les surmenés, les débilités, les blessés de la vie morale et sentimentales ».

En 1898, sur un terrain dont il vient d’hériter, Séverin Poulalion décide donc de faire construire, en grande partie sur ses propres deniers et d’après ses propres plans, un sanatorium pour sa clientèle parisienne. Pour ce faire, il fait appel à un entrepreneur frontignanais du nom de Roque.

Un sanatorium sans malades

Le 24 janvier 1899, le docteur Poulalion sollicite le conseil municipal, mené alors par Hippolyte Gachon, afin d’obtenir l’autorisation de faire construire une fosse étanche ou d’être raccordé au «tout-à-l’égout». Le style de la construction rappelle le Moyen-âge et les tours crénelées de cette maison ressemblent assez au clocher de l’église Saint-Paul toute proche tout en rappelant également le style byzantin. Malheureusement, Séverin Poulalion n’avait pas de connaissances spécifiques en construction et, arrivé au troisième étage de la construction, on s’aperçut que le bâtiment risquait de s’effondrer et il devint nécessaire de renforcer les fondations. Bien que méconnaissant en matière de construction, ce visionnaire y apportera néanmoins quelques petites « révolutions ». A l’image d’une maison de repos actuelle, les volumes intérieurs, les ouvertures, l’hygiène et la salubrité de ce vaste édifice étaient parfaitement pensés. Une éolienne fut installée sur le toit pour faire arriver l’eau courante jusqu’au 5e étage. C’est, à l’époque, la seule construction à bénéficier d’une telle technologie, à la pointe du progrès en 1900.

Il est encore possible aujourd’hui de voir dans l’entrée et les escaliers des 1er et 2ème étages, de très belles boiseries, de magnifiques portes en chêne, des marches de marbre et quelques sculptures. Le mobilier et les sculptures proviennent d’ailleurs de l’exposition universelle de Paris de 1900. La légende veut même qu’un train entier les a acheminés jusqu’à Frontignan. En réalité, il s’agirait plus vraisemblablement d’un wagon. La magistrale porte d’entrée provient du pavillon de Russie. Néanmoins, le faste des étages du bas, où le docteur Poulalion envisageait d’accueillir une patientèle parisienne aisée, s’estompe au fil des étages puisque, pour répondre aux volontés de sa mère, il prévoyait de recevoir des indigents et indigentes, en haut, dans de grands dortoirs.

À l’entrée du patio, où l’on trouve une fontaine, on peut encore observer trois plaques de marbre sculptées avec cette phrase en latin « Sanatorium Maris-Montis Palataium » qui est traduite par « palais mer et montagne ».

L’établissement fut donc construit mais ne devint pas le palais de santé qu’avait imaginé le Docteur Poulalion. Ruiné avant d’avoir pu achever son ambitieux projet, croulant sous les dettes, il est contraint de vendre la demeure en 1910, pour la somme dérisoire de 127 192 Francs au regard des investissements effectués, à Madame Jacqueline Marie Madeleine Mellon, veuve de Léon Tempie.

Éternel célibataire, le docteur quitta Frontignan la même année pour retourner à Paris. Dépressif, il entre dans une maison de repos à Épinay sur Seine où il s’éteignit le 4 juillet 1911 à l’âge de 50 ans. Son corps repose dans le cimetière vieux de Frontignan, dans le caveau familial, aux côtés de sa vénérée mère.

Lieu de vie

L’étrange château blanc, vestige du rêve du docteur Poulalion, restât quasiment vide la plupart du temps pendant plusieurs années, bien que, il est avéré que Baséline Bonnet y fut concierge de 1910 à 1945, puis sa fille, Césarine Bonnet , pris le relais de 1945 au début des années 60. Pour plus de précisions, Baséline et Césarine Bonnet étaient larrière grand-mère et la grand-mère de Cécil Blanès, inventeur des épaves du Lion et du Robuste.

Il est également avéré que quelques familles d’instituteurs y ont séjourné dès 1905 comme en témoigne l’acte de naissance de l’éminent historien Pierre Vilar né dans la maison en 1906. Cependant, ce n’est que dans les années 1920, que la bâtisse fut transformée en pension de famille et accueillit vraiment du monde. Les premiers hôtes étaient des familles modestes, des veuves de guerre, des retraités de l’administration et parfois, quelques voyageurs. On y logeait à la semaine ou au mois. Peu à peu, l’austère maison devint chaleureuse et vivante. Les discussions, les rires et les odeurs de cuisine donnaient enfin vie aux couloirs vides.

Dans les années 30, la maison s’ouvrit à une nouvelle vie : celle du café-théâtre et des bals populaires. La grande salle du rez-de-chaussée où les pensionnaires prenaient ensemble leurs repas, fut aménagée en café-théâtre où l’on jouait des pièces légères, des vaudevilles et des spectacles de chansons. La maison devint célèbre pour les bals populaires qui y étaient organisés jusqu’en 1939 où le ciel s’assombrit à l’aube de la 2e Guerre mondiale. La salle de bal fut parfois réquisitionnée pour des réunions, parfois investie par des soldats en cantonnement.

Et c’est dans les années 50 que la maison connut sa dernière grande mutation : les grands espaces furent découpés et cloisonnés en appartements, les tours crénelées devinrent des terrasses privées, la grande maison fut ainsi divisée en copropriétés.

En 2000, après une étude de 2 ans et demi, l’assemblée générale des 24 copropriétaires de la résidence a entériné le lancement de travaux comprenant la réfection totale de la façade principale du bâtiment ainsi qu’une partie de la façade arrière, soit 1 000 m² au total. Ces travaux ont consisté en la pose d’un nouvel enduit, la restauration de toutes les menuiseries (portes et fenêtres), les peintures et la réfection de la zinguerie et des serrureries. Pour cet important chantier, d’un coût de 700 000 Francs, les copropriétaires ont obtenu un financement de 300 000 F de la Ville dans la cadre d’une Opération programmée de l’amélioration de l’habitat (OPAH), soit le montant maximum des aides communales en la matière.

En 2006, à l’occasion du centenaire de la naissance de Pierre Vilar, la Ville a fait poser une plaque en hommage à ce célèbre chercheur géographe et historien de renommée mondiale, auteur de nombreux ouvrages, grand spécialiste de la Catalogne et premier président de la section occitane du Cercle de jumelage occitano-catalan (Cercle d’Afrairament Occitanocatalan (CAOC) en occitan, Cercle d’Agermanament Occitano-Català en catalan) entre 1978 et 1981.

Ainsi, même si le rêve sans doute un peu fou d’un médecin ambitieux n’a pas abouti et n’est pas devenu le palais de santé souhaité par le docteur Poulalion, cette étonnante bâtisse à l’histoire quelque peu rocambolesque, fleuron du patrimoine architectural de la commune, demeure un lieu de vie pas tout à fait comme les autres.