La grande histoire du cinéma à Frontignan

Patrimoine culturel profondément ancré dans l’histoire de la commune, le cinéma apparaît à Frontignan au tout début du XXe siècle, dans le sillage de la première projection des frères Lumière en 1895 à Paris. C’est en 1909, que les premières images animées sont projetées par un forain alésien lors des fêtes de la ville. Pilier de la culture populaire, le cinéma s’adresse à tous les publics, se promène dans toutes les époques, ouvre des fenêtres sur le monde entier, visite tous les univers, même ceux qui n’existent que dans l’imaginaire de leurs créateurs et créatrices, et revisite tous les autres arts. Il aborde tous les sujets et permet toutes les rencontres et tous les débats.

Du Grand Café au Café de France

Le 28 décembre 1895, au Grand Café, situé 14 du boulevard des Capucines à Paris, dans une salle de billard du sous-sol aménagée pour l’occasion en salon au décor indien, la première représentation du cinématographe des frères Louis et Auguste Lumière rassemble, l’après-midi, quelques invités triés sur le volet. Le soir, c’est la première séance publique payante. Pour un franc, trente-trois spectateurs se laissent attirer par l’affiche du « Cinématographe Lumière ». Dix films d’une minute, dont celui de la sortie des ouvriers de l’usine Lumière à Lyon, sont présentés. Parmi les spectateurs, Georges Méliès, magicien et directeur de Théâtre, comprend très vite que cette machine révolutionnaire représente l’avenir de la profession. Mais les frères Lumières refusent de lui vendre leur cinématographe, comme ils le feront également aux directeurs des Folies-Bergère et du Musée Grévin.

Collection privée R. Lopez

L’effet est saisissant. Le bouche à oreille amène des centaines de personnes à faire la queue devant le Grand Café, où s’enchaînent les représentations qui durent chacune une vingtaine de minute. Très vite, on atteint 2 500 entrées par jour en 18 séances. Dès lors cette nouveauté se répand à travers toute la France, y compris dans les villages et les campagnes par l’intermédiaire de forains inspirés qui en flairent toute l’opportunité.

C’est ainsi qu’il est avéré qu’en 1909, un forain venu d’Alès offrit les premières séances de cinéma à Frontignan lors des fêtes de la commune. Et c’est en 1910, que le Café de France, situé boulevard de la République et tenu par Monsieur Léonce, propose des projections d’images animées distribuées par l’Impérial Kinétographe (caméra argentique) en 35 mm, dans son arrière-salle.

En 1912, un autre forain, nommé Jueglio (orthographe incertaine) installe une baraque à Frontignan, avec un cinéma itinérant Pathé, et propose régulièrement des projections d’actualités et de films de fiction.

Cinéma Escot, le premier cinéma de Frontignan

La famille Escot dans les années 20

Après la guerre, en 1920, Denis Escot, boulanger sétois abandonne la boulangerie et se lance dans le cinéma itinérant. En véritable pionnier, il parcourt tout le bassin de Thau et va même jusqu’à Palavas avec un projecteur Gaumont chronochrome* à manivelle.

Les séances, parfois très longues (jusqu’à 5h30) sont projetées sur un drap enduit de lait de chaux tendu sur un mur et sont rythmées par les sous-titres, les pannes mécaniques et les réactions du public. Il faut dire que la main de l’opérateur doit trouver le bon rythme au risque d’accélérer ou de ralentir le programme. Denis Escot projette les films sélectionnés par ses soins qu’il loue à Marseille, dans des cafés (dont le Café de France où se tiennent aussi bals et réunions) et structure peu à peu une véritable activité régulière.

En 1921, Denis Escot achète à Monsieur Vernazobres le Frontignan-Cinéma, situé au 34 boulevard Victor Hugo. Il semblerait que le Frontignan-Cinéma ait fonctionné pendant la guerre, essentiellement pour les soldats en cantonnement, comme en atteste un document qui stipule que le propriétaire a payé ses droits du 1er octobre 1915 au 30 juin 1916.

Denis Escot dirige cet établissement de pas moins de 800 places avec Flavie, son épouse, qui est au guichet. Si la jauge semble énorme aujourd’hui, il faut rappeler que Frontignan, chef lieu de canton, est à ce moment là une vile importante qui attire la population de tous les villages alentours. Il faut aussi rappeler que la télévision n’existe pas encore et que le cinéma est, à l’époque, une distraction peu coûteuses donc accessible à toutes et tous.

Plus tard, Charles, leur fils, gère la cabine de projection et plus tard encore Robert, fils de Charles, est à son tour opérateur. Des apprentis modestement rémunérés assurent aussi parfois les séances. Le cinéma étant encore muet, Mademoiselle Munier accompagne les projections au piano.

Si Denis Escot conserve au départ le nom d’origine, très vite il le rebaptise Ciné Escot. En façade le cinéma comporte deux entrées, l’une pour les tickets au parterre, l’autre pour les billets au balcon. Les meilleures places du balcon sont réservées à l’année à des spectateurs assidus. La famille Escot habite au-dessus de la salle.

Pour attirer les spectateurs, Denis Escot utilise une automobile promotionnelle équipée d’hélices et affublée de deux panneaux publicitaires sur les côtés, surnommée le cranc (crabe en occitan) par les habitants. Il assure aussi le boniment sur le trottoir et entretient un lien personnel avec son public. On raconte qu’il félicitait les spectateurs à la sortie lorsqu’un film avait plu ou qu’il se cachait lorsque la programmation avait déçu.

En 1940, en parallèle de sa salle du boulevard Victor-Hugo, Denis Escot programme à La Peyrade une séance hebdomadaire, d’abord dans des lieux partagés comme au café du Centre (face à l’hôtel Vila) puis au Casino, appartenant au café du Commerce. Plus tard, il aménage une salle de 250 places entièrement dédiée au 7e art, au n°5 de l’Avenue Célestin Arnaud, dans l’ancienne maison Bénézet (actuelle boucherie).

Dans ses salles, il fait tourner les copies qu’il va choisir à Montpellier et chercher à Marseille. À cette époque, les films sont d’abord projetés à Montpellier, notamment au Capitole rue de Verdun (aujourd’hui Diagonal-Capitole), et n’arrivent que bien plus tard à Frontignan.

Le Ciné Escot distraira le public jusqu’au 20 décembre 1975.

Un deuxième cinéma ouvre ses portes

L’Odéon Palace deviendra Les Variétés Cinéma vers 1935

En 1928, Paul Olive vend son chai principal, rue Anatole-France, pour la création de la 2e salle de cinéma de la commune, L’Odéon Palace, dirigée par Monsieur Calamel. Cette salle dispose elle aussi d’environ 800 places, amovibles, et devient rapidement le haut lieu des fêtes de la ville (redoutes, bals, théâtre, carnaval…), grâce à son emplacement idéal à proximité de l’école Anatole France ouverte depuis 1925. Vers 1935, l’établissement est rebaptisé Les Variétés-Cinéma changeant pour l’occasion de direction avec Monsieur Cordonnier puis Edmond Vayer en 1956.

Alors qu’Escot programme Gaumont, MGM, Paramount ou Disney, Les Variétés projettent Fox et Columbia. Une vive concurrence s’installe alors entre les deux établissements. Dès que l’un organise une fête, l’autre prépare un contre événement la veille ou le lendemain. Denis Escot supprime même les premières rangées de fauteuils dans sa salle pour pouvoir y organiser des soirées dansantes.

Marthe Richard

En 1938, le Ciné Escot organise une conférence-débat avec Marthe Richard (1889-1982) qui agite la ville. Le nom de la dame est en effet associé à la loi de 1946 interdisant les maisons de tolérance, dites closes, en France. Femme aux mille vies, toute à la fois aviatrice, espionne, femme politique et anciennement prostituée.

Charles Aznavour

Bien d’autres vedettes passeront au Ciné Escot : les chanteurs populaires des années 30, Joseph Gandhour allias Réda Caire (1905-1963) et Cesarina Picchetto allias Rina Ketty (1911-1996), l’acteur-chanteur Fernand Sardou (1910-1976) et au début des années 60 un petit nouveau dans le circuit, l’auteur-compositeur-interprète, Charles Aznavour (1924-2018) et bien d’autres encore.

Mais c’est aux Variétés-Cinéma que seront proposées en premier des innovations techniques comme, en 1953, La Tunique, premier film en cinémascope et stéréophonie projeté à Frontignan. Peu après, Denis Escot installe un système de sonorisation et un écran large.

En 1959, l’Association Populaire de Frontignan, baptisée familièrement « le cinéma du curé » via le père Etienne Brocca et Maurice Gonthier-Maurin, crée un nouveau lieu destiné aux enfants du patronage mais aussi aux familles, le Cinéma Familial. Les séances, surveillées par Daniel Gallardo, ont lieu dans la chapelle désacralisée des Pénitents Blancs avec ses 200 places assises, projeteur dans l’entrée , écran et scène dans le choeur. Après 1964, le lieu est fermé jusqu’à l’installation du Musée, en 1974.

Les fermetures s’enchaînent

Les Variétés-Cinéma ferment définitivement leurs portes en 1970 au profit de la 1ère supérette de la commune, Frontéco, faisant partie d’une chaîne de magasins créée par Robert Magous qui se déploie sur l’ensemble du bassin de Thau tandis que le Ciné Escot ferme les siennes en 1975. Robert, le petit-fils de Denis Escot, ne souhaitant pas poursuivre l’activité vend l’immeuble, en 1981, à Josette Bernard qui après destruction du cinéma fait bâtir un immeuble locatif. Robert intègre les services municipaux.

La fermeture progressive des salles historiques marque la fin d’une époque. Pourtant, la volonté municipale de maintenir un lieu de culture cinématographique est forte et tenace. En 1971, la Ville acquiert une caméra 16mm et signe une convention avec la MJC qui permet de proposer, avec l’aide de Robert Escot, des projections grand public jusqu’en 1992.

Propriétaire de la Maison Mathieu depuis 1973, la Ville la réhabilite en salle polyvalente et y inaugure, en 1993, la salle Henri-Bordes qui accueille les activités des seniors et une salle de cinéma dirigée par René Picard, patron de Ciné-Languedoc. Robert Escot y est le premier projectionniste. La salle fonctionne jusqu’en 1997, date à laquelle démarre le chantier de création du tout nouveau cinéma, le CinéMistral.

Des séances de plein air

Aux côtés des salles de cinéma, les soirées estivales frontignanaises sont aussi marquées par des projections en plein air.

En 1972, M. Méli, déjà propriétaire d’une salle de quartier au Crès, crée un cinéma de plein air à Frontignan plage baptisé le Capri, qu’il installe sur le parking du Black Pirate (actuelles Halles Rivages). Ce cinéma fonctionne jusqu’en 1980.

En 1993, un autre cinéma de plein air est aménagé sur l’Aire des Loisirs sous l’impulsion de l’Office Municipal de la Culture (OMC), présidé par Pierre Serrano, en partenariat, comme la salle Henri Bordes, avec René Picard de Ciné-Languedoc. Ainsi, des projections sont proposées 5 soirs sur 7, avec 400 places assises et un des plus grands écrans de la région (11.5m x 5.5m) soit 63 m². La réussite est totale.

A partir de 2006, pilotées par la Ville et le ciné-club les Hallu’cinés**, des séances de cinéma en plein air, les Emmuscades, sont proposées tous les étés au cœur des domaines viticoles. Ces séances, qui connaissent un vif succès, sont l’occasion de projeter des films du patrimoine, de déguster une brasucade de moules et de savourer les muscats de Frontignan.

D’autres séances de plein air, appelées Écran total sont proposées par la Ville dans les quartiers de la commune entre 2015 et 2020.

Le CinéMistral, lieu d’épanouissement individuel et collectif durant 27 ans

Pressenti comme un élément structurant majeur de la politique culturelle de la Ville, le CinéMistral a vu le jour en 1998, dans la Maison Mathieu. Ce cinéma moderne, qui symbolise la continuité d’un siècle de tradition cinématographique, est inauguré le 31 septembre 1998 sous le parrainage d’Andréa Ferréol et Richard Bohringer. La gestion est confiée à un exploitant indépendant, Gérard Vaugeois du Studio 43, puis à la SNES (Société nouvelle d’entreprise de spectacle) et enfin au GPCI (Groupement de programmation des cinémas indépendants), par délégation de service public. Classée salle Art et Essai, la direction est confiée à Pierre Hagnery, épaulé par 3 agents détachés de la ville. La salle unique comprend 152 places (dont 4 en PMR) en gradins, un son dolby-stéréo et un plafond métallique étoilé, le premier dans la région.

En 2003, c’est Priscilla Schneider qui prend la direction du CinéMistral et la mène avec passion jusqu’à la dernière séance, le 29 avril 2025.

Dans l’esprit des cafés, des fêtes populaires, des pionniers itinérants et des salles mythiques d’autrefois, la directrice et la Ville, qui finance à hauteur de plus de 120 000€ de subventions par an pour le fonctionnement, l’animation et les bas tarifs, ont fait de ce cinéma un lieu incontournable de la commune.

Le CinéMistral est un cinéma atypique. Petite salle unique, il a cependant rayonné bien au-delà des frontières de la cité tant son activité fut exemplaire et collective. Assurément, ce « miniplexe sans complexe » comme il fut souvent décrit, a proposé pendant 27 ans le meilleur de l’actualité cinématographique, en sortie nationale et souvent même en avant-première. En 2012, le 35mm argentique a été remplacé par le numérique.

Autour de films « grand public », en toutes les langues, y compris celle des signes, de films classés art et essai ou encore jeune public, de versions originales sous titrées et de courts métrages projetés chaque semaine, le CinéMistral a provoqué régulièrement des rencontres en tous genres, pour et avec tous les publics. Des ciné-crèche au ciné-senior en passant par tous les dispositifs d’éducation à l’image dans le cadre scolaire, les ateliers de réalisation animés par des professionnels du cinéma, les ciné-Attac, les week-end du cinéma belge et autres ciné-guinguette, ciné-débats en présence de réalisateurs et réalisatrices de renom et bien d’autres animations encore, la petite salle aux fauteuils rouges est devenue un acteur culturel régional majeur, débordant d’énergie, accueillant, convivial et familial. De nombreux jeunes ont noué une relation si privilégiée avec leur cinéma qu’ils et elles ont choisi une orientation scolaire et/ou professionnelle en rapport avec le 7 e art.

La fermeture du CinéMistral ne signe pas pour autant la fin des cinémas de Frontignan, bien au contraire. Le projet de cinéma 4 salles qui ouvrira ses portes le 19 décembre 2025 sur le quai Voltaire ne date pas d’aujourd’hui.

Le Quai des Lumières, un long combat

Même si le public adore son petit cinéma, il est devenu bien trop étroit pour accueillir tout le monde et depuis de nombreuses années déjà le combat est mené pour qu’un cinéma d’au moins 4 salles ouvre ses portes.

Pour mémoire, dès 2013, la CDACi (Commission départementale d’aménagement cinématographique) valide le projet de création d’un cinéma de 6 salles porté puis abandonné par la SNES. Par la suite, plusieurs projets de cinémas de plusieurs salles dans les anciens chais Botta, quai Voltaire, sont validés puis abandonnés ou attaqués.

En février 2019, une manifestation de plus de 600 personnes et une pétition de plus de 3000 signatures soutiennent le projet qui n’est, à l’époque, pas du goût du maire de Sète qui préférait la création d’un multiplexe au centre commercial de Balaruc. La détermination a payé, les travaux sont réalisés, le cinéma Quai des Lumières va ouvrir.

Priscilla Schneider est bien sûr aux commandes du Quai des Lumières qui abrite dans l’ancienne friche viticole du Chai Léon Botta, le nouveau pôle culturel baptisé Les chais du canal. Il est composé de 4 salles de cinéma d’une capacité totale de 600 places***, une librairie, un restaurant et une école dédiée au documentaire et au cinéma. Le nom du cinéma, le Quai des Lumières, a été choisi parce qu’il est installé quai Voltaire, en référence au siècle des Lumières et, bien sûr, cinéma oblige, en référence aux frères Lumières. Si le bâtiment du pôle culturel appartient à la Ville, le Quai des Lumières est entièrement privé. Quatre associés sont locataires avec un bail emphytéotique. Isabelle Moreau, exploitante du cinéma d’Agde, Frédéric Perrot, exploitant des cinémas de Langres, Leucate et Canet, Jean Villa, directeur général des cinémas Véo qui a des cinémas partout en Occitanie, dont deux à Sète, et Priscilla Schneider, « la locale » comme elle se plaît à dire.

Vendredi 14 novembre 2025, l’enseigne « Les Chais du Canal » a été installée, marquant une nouvelle étape dans le projet et affirmant ainsi l’identité visuelle du site. Les accros à la lecture pourront profiter au premier trimestre 2026 de l’ouverture de la librairie « Les choses de la vie » , et le pôle laissera également place à l’école « Explore Academy », dédiée au documentaire et au cinéma. Quant aux plus gourmands, ils peuvent d’ores et déjà profiter depuis avril 2025 du restaurant « La cave à Nico…fait son ciné ». Le cinéma quant à lui a ouvert le 19 décembre.

« L’ADN et l’état d’esprit du CinéMistral vont rester avec la même équipe qui va s’étoffer. On a une manière de programmer, d’animer le cinéma et ça on va continuer, avec toujours autant de cinéma d’art et d’essai » – Priscilla Schneider

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NOTES : 

*Le chronochrome est un procédé de cinéma couleur utilisé par les industries Gaumont, durant les années 1910 particulièrement. Ce procédé de projection se résumait en la projection de trois images en noir et blanc synchroniquement, avec trois filtres : un vert, un bleu et un rouge.

**Le ciné-club Les Hallu’cinés , présidé par Gilles Galabert depuis 2006, existe depuis 1999. Patrick Bedos, projectionniste à la salle Henri Bordes après Robert Escot et au début du CinéMistral, en est le maître d’œuvre.

***4 salles de de 290-150-70-50 fauteuils et 15 places PMR , 3 parkings, soit 250 places à proximité, accès auto, vélo, bateau. Projection numérique laser / son dolby Atmos (son immersif ).